Vers un rééquilibrage mondial

L’aigle défié par le dragon

Le centre de gravité du commerce mondial s’est récemment déplacé de l’Atlantique au Pacifique. Grâce à la mondialisation, la Chine a cessé d’être une gigantesque usine à bas coûts pour se muer en une économie publique qui présente un énorme potentiel de création de valeur et influence plus que jamais l’économie mondiale. Cette évolution remet en cause l’ordre mondial établi. En particulier les Etats-Unis se sentent menacés par l’essor économique et technologique fulgurant de la Chine. Ces deux géants économiques, qui détiennent ensemble près de 40% du PIB mondial, se trouvent au cœur d’un processus de réajustement.

Les rapports de force économiques, politiques et militaires subissent actuellement une réévaluation qui va bien au-delà de la simple négociation de tarifs douaniers. Grâce à sa tirelire pleine à craquer, la Chine est en mesure d’effectuer des investissements stratégiques à l’étranger, d’accumuler des réserves de devises et de financer des mutations macroéconomiques structurelles. Les Etats-Unis, pour leur part, sont confrontés à un déficit du budget et de la balance courante qu’ils doivent combler par l’afflux de capitaux venant de l’étranger. Tant que les Etats-Unis resteront la puissance économique mondiale incontestée, les investisseurs continueront à détenir du dollar américain et des titres obligataires américains. Mais si le statut du billet vert en tant que devise mondiale de référence est remis en cause, les déficits des Etats-Unis deviendront un problème.

Réajustement entre la Chine et les Etats-Unis

Depuis les années 1970, la Chine et les Etats-Unis perfectionnent les conditions cadres de leurs relations commerciales. Mais il existe une différence notable par rapport à d’autres phases de négociations : la Chine est devenue plus puissante sur tous les plans. Ces dix dernières années, l’empire du Milieu a non seulement conquis une place dans l’Olympe des exportateurs de marchandises, mais il est également devenu le plus grand exportateur de capitaux et le plus important créancier des Etats-Unis.

L’imbrication et donc la dépendance mutuelle des deux économies publiques se sont accrues. Si ce réajustement se poursuit, la Chine en tant que créancier net devra résorber ses excédents et les Etats-Unis en tant que débiteurs nets devront réduire leurs déficits. Or, dans ce domaine, les deux grandes puissances se situent à des points tout à fait différents. Alors que ces dix dernières années, la Chine a ramené l’excédent de sa balance des paiements courants de 10% à 1,3%, il faut s’attendre aux Etats-Unis à un déficit de la balance des paiements courants encore plus élevé en raison des récentes mesures de politique budgétaire telles que baisses d’impôts et hausse des investissements. Cela crée deux problèmes pour les Etats-Unis : premièrement, la Chine va davantage utiliser son excédent d’épargne qui diminue pour soutenir sa propre conjoncture intérieure et les Etats-Unis vont peu à peu perdre leur plus grand investisseur étranger. Deuxièmement, les Etats-Unis ne pourront plus se refinancer sans difficultés sur les marchés des capitaux aux conditions les plus avantageuses si le dollar américain perd la place à part qu’il occupait.

Conséquence naturelle

Au sein du processus d’adaptation, les visées géopolitiques et les mesures politiquement impopulaires telles qu’une discipline budgétaire accrue ne vont pas manquer de générer des tensions et des frottements importants. Certes, cette évolution est une nécessité pour les deux économies publiques, mais elle offre aussi l’occasion de créer un rééquilibrage économiquement et socialement durable. En raison de l’imbrication économique entre la Chine et les Etats-Unis, la coopération entre ces deux pays serait la solution la plus évidente. Mais deux conceptions de l’économie de marché fondamentalement différentes s’opposent. Ainsi, le conflit commercial entre les deux grandes puissances va encore nous occuper un certain temps – même s’il s’agit au fond d’un processus économique naturel, avec ses opportunités et ses risques.

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